Index

Serge de Beketch : un gentilhomme est mort !
Bonnal Nicolas - mercredi 17 octobre 2007


Nicolas Bonnal Je m’étais juré de ne pas le pleurer. Et, je n’ai pu me retenir. Il était le meilleur homme du monde, mon secours et ma consolation. Du fond du Chaco ou des yungas de la Bolivie, je l’appelais ou je lui écrivais des textes. Sans lui, je n’aurai sans doute jamais pu écrire.

Il était le contraire de ce qu’il semblait : non la férocité de la droite éternelle, mais la générosité, le courage et l’intelligence. On le croyait fanatique, bigot, et intolérant, alors qu’il était tout le contraire. Il avait ce fond libertaire et ouvert, qui est la marque des immenses écrivains. En marge de ses colères, en marge de la France détruite et anéantie par des décennies d’obscurantisme et de couardise politique, il m’avait fait découvrir et partager : la droite, bien sûr, mais aussi le monde. L’ésotérisme, mais aussi le libéralisme, le libertarisme, la science-fiction de Kipling ou de Nabokov, la droite intérieure, le catholicisme magique, la tolérance. Une fois que l’on avait découvert la frontière absolue, on s’en allait avec lui sur ces chemins incroyables, dans son journal ou dans son émission admirables, car Serge était un émissionnaire.

Grâce à lui, j’ai pu rencontrer des politiques, des clowns, des ufologues, des guérisseurs, l’émouvante Simone Gallinard, Isabelle reine de France, des cinéastes, Brach, Annaud, des écrivains, des auteurs, des aventuriers de l’idée, bref tout ce qui fait que nous ne sommes pas des animaux. Pourtant, il aimait mes animaux et Horbiger, mon double de voyages en Patagonie ou en Amazonie, dans les sierras ou les glaciers. Grâce à lui au Libre Journal, j’ai pu écrire les synopsis de tous mes livres dont le dernier que je dois aussi à Jean Raspail (“Écrivez, Bonnal, mais arrêtez de déjanter…”).

Je lui dois tout mon carnet d’adresses, je lui dois Claude Reichman et Alain Dumait, des journalistes de gauche et des marginaux de la droite éternelle. Je me souviens des déjeuners et des dîners avec des aventuriers de l’idée. Il était un rassembleur : un roi mérovingien, avec son corps maudit et fainéant, son esprit prodigieux (un QI de 160) et son âme tranquille.

Serge avait été condamné quarante fois. C’est dire qu’il était un combattant, et que le politiquement correct est devenu totalement fou depuis trente ans, depuis que la société et l’Occident ont été idéologiquement, et même démographiquement remplacés. Il était un homme de bon sens, mais depuis que le bon sens n’est plus de ce monde, il s’était mis en marge. Ses deux grands maîtres avaient été des juifs. Le grand Bergier, l’homme du Matin des Magiciens, et Goscinny qui avait décrit la bêtise humaine dans Lucky Luke et la transformation de la Gaule en avatar de l’empire romain (avatar renouvelé avec le passage à l’euro). Je me souviens aussi de cet article de Jérôme Lindon, dans « Libération », qui le décrivait comme un électron libre, scénariste de BD, un fou de la plume et du sens. Il était respecté dans le camp adverse. Il aimait les juifs de droite, en disant qu’ils ne devaient pas être de gauche, puisqu’ils étaient le sel de la terre. J’ai revu, avant de partir, mes copains d’enfance, juifs tunisiens, et ils ne sont pas de gauche. Donc il a gagné.

Il avait connu tout le monde, Brigitte Bardot, Alain Delon, Chirac, Jean-Claude Bourret, Bouygues, Isabelle de France, et tant d’autres qui ne me reviennent pas à l’esprit. Mais, il aimait aussi les humbles, les originaux, les ferrovipathes même. Et je pouvais l’appeler des Indes ou d’Ushuaia, sans qu’il s’en formalisât.

Il serait bon de se rendre compte à quel point la liberté de la presse est importante : la presse est ce qui oppresse, justement, le journal est ce qui libère. Il serait bon que le Libre Journal continue, comme « Les 4 Vérités », comme un espace de sincérité, avant que la société de consommation et les débilités des blogs achèvent de démolir l’esprit des hommes et notamment des Français.

Demain, je visiterai seul au nord de l’Argentine le grand parc du Chaco, avec ses capivaras et ses jacaratis. J’écrirai le texte sans me préoccuper du reste : comme me l’a dit sa femme Danielle, il est omniprésent. Il n’est donc pas mort, puisqu’il est là.

Et comme il me l’avait dit au téléphone, de sa terrible voix malade, cette voix d’outre-tombe, qui me poursuit depuis Mar del Plata, cité où Borges écrivit la Bibliothèque de Babel, “Découvre la Création. Il faut adorer la Création.”

Eh bien, faute de merle chanteur, je me consacrerai à l’ornithologie, tout en continuant de célébrer la mémoire de ce grand oligarque de l’esprit humain.

Nicolas Bonnal.

FERMER CETTE FENETRE

Powered ByTopaktion PersoWeb :: Design Topaktion-Web :: Tout droits reservés. Comp. IE5 et + :: Firefox incompatible.